Morts pour la liberté de l’information

Publié le par Julien MARTIN et Maxime SOUVILLE

2 000 noms. Autant de journalistes tués depuis 1944 pour avoir exercé leur métier. Reporters sans frontières (RSF) et la ville de Bayeux ont voulu leur rendre un hommage permanent à travers un Mémorial des reporters, inauguré samedi dans la cité normande, en clôture du Prix des correspondants de guerre. A l’origine du projet, Robert Ménard et Jean-Léonce Dupont retracent les treize années de travail nécessaires à sa sortie de terre.

 

 

 

 

Robert Ménard, secrétaire général de RSF

 

Comment est né le Mémorial des reporters ?

L’accouchement a été très long, mais je suis content et fier du résultat. Il est dans l’état et l’esprit que l’on voulait, c’est-à-dire en pelouse et en pierre, comparable aux grands cimetières américains et britanniques qui l’entourent. Car, au fond, les jeunes soldats qui sont morts loin de chez eux se battaient pour la liberté, pour la démocratie, comme souvent les journalistes.

 

N’est-ce pas un monument un peu corporatiste ?

Les journalistes peuvent parfois agacer, mais on connaît tellement d’histoires de journalistes qui payent le prix de leur volonté d’indépendance dans les quatre coins du monde. La pire des choses, pour leurs familles, serait d’oublier. Là, les noms sont gravés dans la pierre au sens propre. Il y a quelques journalistes qui nous ont dit que c’était de l’autopromotion, mais la véritable indécence, c’est l’oubli. Moi, ça me fait doucement rire quand on voit les mêmes faire des tartines sur leurs confrères célèbres.

 

Quel a été le rôle de RSF dans l’édification du projet ?

Notre boulot a été de lister les noms des journalistes disparus depuis 1944. Les pierres sont regroupées par année, par conflit, sans mention de la nationalité, pour insister sur la neutralité. Il fallait rendre hommage aux journalistes du monde entier. Je ne partage pas toujours leurs idées, mais ils ne doivent pas mourir pour avoir exercé ce métier. Le fait de parler de RSF nous donne aussi du poids, car quand un chef d’Etat nous reçoit, la seule arme que l’on ait est notre pouvoir médiatique.

 


Jean-Léonce Dupont, sénateur du Calvados

 

Pourquoi un Mémorial des reporters à Bayeux ?

Avec RSF, on a développé l’idée d’un Mémorial, en plus du Prix, dans cette ville qui a été la première libérée en France. La charge historique sur le thème de la liberté et de la démocratie y est très forte. Et la liberté de l’information est l’une des bases de la démocratie. Avec ce Mémorial, il y a plus qu’une manifestation annuelle, il y a un lieu où l’on rend en permanence hommage aux journalistes décédés pour la démocratie.

 

Comment mène-t-on politiquement un tel projet ?

On est parti sur l’idée de Mémorial dès la première édition du Prix en 1994. La pose d’une première pierre a d’ailleurs eu lieu cette année-là. Il a fallu ensuite attendre que le Prix prenne de l’importance pour concrétiser ce Mémorial qui n’existe nulle part ailleurs en Europe et dont on trouve seulement un équivalent dans la ville américaine d’Harlington. Il y a aussi un coût : on a trouvé 80 % des ressources avec le contrat de Pays (qui associe l’Etat, la région et le département) signé il y a un an.

 

Quelle a été la réaction des Bayeusains à la construction des stèles ?

Derrière le Prix, il y a une très grande sensibilisation de la population à la liberté de l’information. On le voit par la participation croissante du grand public. La Normandie est une terre de mémoire. Le bénéfice est autant pour la ville que pour la profession. L’image et l’histoire de Bayeux crédibilisent le Mémorial à cet endroit. Mais il est clair que ce projet permet à l’aspect historique de la ville de devenir actuel.

 


 

 Le souvenir de Samir Kassir

 

2 juin 2005. Samir Kassir, au volant de sa voiture dans les rues de Beyrouth, fait route vers sa rédaction quand une bombe placée sous son siège explose. Le Liban perd un de ses journalistes les plus doués et les plus courageux, infatigable pourfendeur de la tutelle syrienne sur le pays du Cèdre. « Soyons clair, il a été assassiné par les services de renseignements syriens », accuse Alain Mingam, grand reporter français. Le nom de Samir Kassir s’affiche désormais au Mémorial des reporters. « Tout ce qui est à la mémoire des journalistes martyrs est très important, s’émeut Gisèle Khouri, sa veuve. C’est un hommage, mais les journalistes, ces citoyens du monde, continueront à exercer un métier dangereux. »

 

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Publié dans Médias

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