Sept jours d’une (ré)génération militante

Publié le par Julien MARTIN pour Journal E

Ne plus se faire une religion de la politique traditionnelle n'empêche pas de participer pleinement à la vie de la cité. Le 21-Avril a sonné le réveil des « jeunes » consciences. Les banlieues s'agitent, la Sorbonne est prise d'assaut et un archipel de mouvements militants émerge. Logement, environnement, emploi... Les alarmes ne sont pas nouvelles, mais les armes se renouvellent.

 

Samedi. Départ au pas de course, silence dans la cage d'escalier, puis musique à fond sur le palier. Bouteilles de mousseux à la main (avec des marques bien sûr cachées) et lecteurs CD allumés (avec des disques bien sûr gravés). Le pas de la porte est franchi. « 70 mètres carrés, 70 personnes, c’est parfait ! Et c’est combien ? » La représentante de l’agence immobilière en reste interloquée. « Qui êtes-vous ? C’est vous qui m’avez appelée ? » Quinquagénaire BCBG affublée d’une oreillette de portable, elle est rapidement mise au parfum.

Nom du collectif : Jeudi Noir. Pas pour le krach boursier américain de 1929, mais pour le jour de sortie des petites annonces immobilières. Objectif : investir furtivement des logements vacants pour dénoncer l’inflation démesurée des loyers. Tee-shirts à slogan ou déguisements, ses membres ont dégainé leur arme de prédilection, la fête. Dans leur collimateur aujourd’hui, un logement du 11e arrondissement.

Epiphanie oblige, quelques galettes des rois sont englouties à la hâte. Je n’ai pas la fève. Mon voisin non plus : « De toute façon, je ne veux pas être le roi des cons ! » On n’oublie pas les revendications. Les confettis tombent sur le parquet de l’appartement standing. Mezzanine, murs blancs ou de briques rouges, le logement a du cachet. Et un prix. « 370 000 euros, soit 35 années de salaire moyen, on achète ! On se met à 35 et en un an c’est bon ! » L’agent immobilier s’impatiente déjà, s’énerve, argue d’un rendez-vous important pour exiger que les squatteurs temporaires décampent. Ils s’exécutent, non sans pester : « Notre place est dehors, c’est ça ? »

Les « nouveaux militants » émergent. Et j’ai décidé de m’immerger avec eux. Car ça vire à la ritournelle dans les grands discours : les jeunes se désintéressent de la politique. Et la mobilisation contre le CPE ? Et l’embrasement des banlieues ? Que dire surtout des pubs taguées, des pneus de 4x4 dégonflés, des stages stigmatisés... Une autre façon d’envisager la politique est née, en marge des partis traditionnels. Triomphe de la citoyenneté ou repli individualiste ? Projet ou rejet ? Tentative de décodage en sept jours.

 

Dimanche. Hier soir, j’ai loupé les journaux télévisés. Je me rattrape aujourd’hui. JT et émissions se délectent encore de cette prise d’appartement particulièrement visuelle. Lutter contre les travers de la société n’empêche pas de jouer le jeu des médias. Je me remémore quelques piques entendues la veille : « T’es un grand malin toi, un preneur de son caché. Je suis sûr que tu es en train de m’enregistrer là. » Coopérer oui, rester méfiant aussi. « Qui est à la tête de tout ça ? » entendait-on au pied de l’immeuble. Paradoxal : les meneurs ne tiennent pas à se mettre en avant, mais sollicitent des médias friands de figures de proue. Cohabitation forcée entre journalistes et militants, conscients de ne pouvoir se battre seuls dans leur coin.

 

Lundi. Opinion sensibilisée, bataille gagnée. Sur les bords de Seine, les Enfants de Don Quichotte jubilent. Les dizaines de tentes plantées pour attirer les regards sur le sort des SDF vont être remballées. Initiateur de l’opération, Augustin Legrand est satisfait des annonces du gouvernement.

Des annonces que d’autres ont perçues comme de simples promesses. Jeudi Noir réagit quasi immédiatement sur son blog. Le ton est solennel, presque sec. Comme s’ils tenaient enfin le moyen de faire à nouveau la Une de la rubrique société. « On continue ! » Le titre parle de lui-même. Quelques lignes suffisent pour expliquer que « cela ne changera pas grand-chose à notre propre action. Nous, nous cherchons à trouver des solutions globales quant à la cherté de l’immobilier. » Et la plume s’emballe : « C’est dû à un hasard plutôt positif que les Enfants de Don Quichotte ont fait irruption. Nous comptons bien continuer ce qu’on a commencé. » La concurrence pointe son nez dans le monde militant. Et pas seulement entre activistes de la cause du logement.

 

Mardi. Café Beaubourg. Café bobo. Cheveux courts, visage poupin, petites lunettes et caban bleu marine, Aziz Ridouan, 18 ans, s’assied en face de moi. Ce fils de femme de ménage à l’allure de fils de bonne famille s’étale dans la presse depuis 2004 et la création de l’association des Audionautes. Le jeune prodige de la souris est devenu chantre du téléchargement libre. D’emblée, il agite la date de son premier fait d’arme. 2000 : il fédère des internautes du monde entier pour faire condamner le fournisseur d’accès à Internet AOL qui ne respectait pas certaines clauses contractuelles. Il récidive deux ans plus tard, pour qu’AOL (encore AOL oui, il y est abonné) cesse d’engorger les boîtes aux lettres avec ses CD-Rom publicitaires (pas de procès cette fois, mais 697 000 CD-Rom renvoyés à l’expéditeur).

Arrive juin 2004. L’anecdote a été rabâchée, mais il se plaît toujours à la raconter. « Une conférence de presse est organisée à l’Olympia par toutes les majors. Elles annoncent que des poursuites judiciaires vont être engagées contre cinquante internautes qui téléchargent. Pour l’exemple. Je me lève et dis que moi aussi je télécharge, que c’est une erreur de nous condamner, qu’il faut plutôt créer un forfait mensuel. » A la fin de la conférence, la moitié des journalistes se massent comme d’habitude devant la tribune, mais l’autre moitié se tourne vers lui. Son association est lancée. Elle fournit une aide juridique aux internautes attaqués. Les rares avocats spécialisés à l’époque sont sollicités et remportent plusieurs procès.

Et puis il y a Ségolène Royal... « Ah, je me demandais à quelle heure on allait aborder le sujet ! » En mars dernier, Aziz Ridouan rencontre « à leur demande » la plupart des hommes politiques qui comptent. Séduit par la candidate socialiste, il la rappelle de lui-même pour lui proposer ses services. Souvenir jouissif de la réponse : « Je suis ravie que vous souhaitiez vous engager pour l’intérêt général des Français. » Adhésion au PS, rencontre hebdomadaire avec la présidente de Poitou-Charentes… Déjà « un peu » absent de son lycée de Saumur, il jongle plus encore entre les déplacements et les sollicitations médiatiques. Son emploi du temps n’est pas prêt de désemplir. Ni sa médiatisation de ralentir. Et arrive-t-il à faire passer ses idées ? « Je ne fais rien passer, on débat et après elle prend seule la décision finale. » Hop, une consigne « ségoliste » respectée ! Il apprend vite le bougre, mais sait également se montrer malin : « En même temps, je serais parti depuis longtemps si elle ne m’écoutait pas du tout. » Tiens, un nouveau militant qui a franchi le Rubicon menant aux partis politiques...

 

Mercredi. « On observe pourtant un délitement du lien partisan, chez les jeunes comme dans le reste de la population. » Anne Muxel rebondit. Sociologue, elle est notamment l’auteur de L’expérience politique des jeunes. Conversation dans son bureau cossu du Cevipof (Centre de recherche politique de Sciences Po Paris). « Aujourd’hui, adhérer à un parti et en adopter la ligne de conduite est plus difficile à admettre pour les jeunes. Il existe un brouillage des repères politiques et idéologiques. » Mais la fibre militante existe bel et bien... « Sauf que le ressort de la contestation est devenu plus dynamique que celui de l’adhésion, bien que défendre une certaine idée de la société avec plus de justice sociale corresponde toutefois à une mobilisation active. » Reste que chacun semble autocentré sur son pré carré… « Effectivement, leurs mobilisations passent d’abord par une réponse individuelle, mais le collectif n’a pas disparu. »

 

Jeudi. Collectif et apolitique, la marque de fabrique est prégnante dans ce bâtiment haussmannien en face de la Bourse. Plusieurs militants en ont pris possession depuis le 31 décembre. 1 000 m2, six étages. Soixante familles en mal de toit y ont trouvé refuge. Pour que le lieu ne soit pas vulgairement taxé de squat, ils ont décidé d’en faire un « Ministère de la crise du logement ». C'est aujourd’hui qu'on inaugure. Clémentine Autain, Jean-Luc Mélenchon et autres personnalités de gauche se pressent pour figurer sur la photo de famille. Mais les enceintes se font strictes : « Nous demandons aux hommes politiques de ne pas faire de déclaration à l’intérieur, c’est un mouvement apolitique. »

« Trois, deux, un… » L’affiche ornant la façade est dévoilée. Une Marianne new look apparaît. Clés dans la main gauche, pied de biche dans la droite. S’en suivent des discours vantant les bienfaits du droit opposable au logement. La rengaine est déclinée à l’envi, chacun tient à sa minute d’expression. « Bon, on ne va pas s’attarder non plus, sinon on va choper le syndrome des Verts : tout le monde parle dans tous les sens ! »

Alix pose le micro et confirme. « Avec un parti politique, c’est comme avec une hot line de Free, tu n’y arrives jamais. » C’est l’un des maîtres des lieux. Petit brun hyperactif, on ne lui donnerait jamais ses 34 ans. Son nom ? « Je préfère qu’on en reste au prénom, dans l’esprit du collectif. » Issu d’une famille « d’artistes bourgeois, plus hédonistes que militants », il ne pensait pas bifurquer, même quelque temps, de son métier de musicien « multi-instrumentiste ». Jusqu’au mois de septembre dernier et son retour dans sa capitale natale. « J’ai fait un nombre incalculable d’agences immobilières et, entre les frais d’entrée, la caution demandée et le salaire exigé, je me suis aperçu qu’il était tout simplement impossible pour moi d’habiter un logement décent. » Début d'une prise de conscience.

 

Vendredi. Direction la 12e chambre du tribunal correctionnel de Paris. 9 h. Salle comble. Une quarantaine de personnes sont massées sur les bancs de l’auditoire. Autant sont obligés de rester dans les couloirs du Palais de justice. Une tribune un peu particulière est offerte à sept Déboulonneurs. Ces activistes anti-pubs arrêtés le 28 octobre devant la gare d'Austerlitz, bombes de peinture à la main et sourires aux lèvres, sous deux panneaux publicitaires tagués : « Pub = virus mental », « Détrônons les étrons »... Je pose deux ou trois questions avant d’entrer. A part « marre de la pub », pas grand-chose. D’autres préoccupations ? Très peu sont au courant de l’inauguration du Ministère de la crise du logement. Encore moins ont un avis sur le sujet. La grande famille de la militance paraît cloisonnée. Un combat pour chacun, le tapage médiatique pour tous.

L’atmosphère du procès est étrange, les parties civiles sont absentes. L’unique contradicteur est le procureur. Et la contradiction se rapproche davantage de la leçon. Visage bonhomme, le représentant du ministère public n’en a pas moins le verbe cru : « Vous me faites peur, vous tenez tous le même discours. Comme les publicitaires, en fait. Soyez tolérants. Lorsque l’on est contre la cigarette, on ne brûle pas les débits de tabac ! » Les prévenus entendent sans écouter, argumentent à tour de rôle. Calmes, posés, ils prônent encore et encore « la désobéissance civile pour faire sortir la société du joug de la publicité ». La présidente du tribunal, placide, assiste aux débats sans broncher. Leur avocat s’avance. Maître Roux est un habitué de la défense de ceux qu’il appelle les « désobéisseurs ». Son accent du Sud ajoute au relief de sa plaidoirie spectacle : « Notre République est la fille de la Révolution. Toutes les lois ont évolué parce qu’à un moment donné des gens se sont mis en marge. » Jugement en délibéré. Les prévenus sortent sous les applaudissements : « Prochaine action vendredi 26, 19h, métro Quatre-Septembre ! »

 

Changement de décor l’après-midi. Génération Précaire donne dans le colloque au Sénat. Ses membres ont longtemps dissimulé leur visage derrière un masque blanc. Sous les ors de la République, ils le tombent. Au menu, un « appel aux responsables politiques pour restaurer l’équilibre intergénérationnel ». Un appel européen. Génération Précaire se mue pour l’occasion en Génération P (pour précaire, prekär, precarious, precaria…). Le combat s’élargit mais reste le même : « Insérer la jeunesse qui veut travailler. En finir avec les stages et les emplois sous-payés. » La plaquette distribuée à l’entrée est limpide. Mais peu de gens la liront. Seule une trentaine de personnes a fait le déplacement pour ce débat de fond. L’élaboration des propositions est souvent l’apanage de quelques-uns. Par écrit, qui plus est. Pas de spectacle, pas de spectateurs.

Frauke Austermann est à la tribune. Aujourd’hui à Sciences Po Paris, cette Allemande a effectué l’essentiel de son cursus aux Pays-Bas. 22 ans et déjà deux mauvaises expériences de stages. « Ni intéressants ni bien rémunérés, alors que c’était dans des entreprises qui avaient de l’argent. Mais c’est ma sœur qui m’a décidée à rejoindre Génération P. Elle veut travailler dans les médias et multiplie les stages gratuits. » Son engagement, lui, commence à payer. « La semaine dernière, on était à Bruxelles pour rencontrer des eurodéputés et des membres de la Commission européenne. Ils ont promis d’intégrer nos propositions dans le Livre vert sur la modernisation du droit du travail. »

A la tête de Génération P en France, Sylvestre Coulon nous rejoint. N’est-ce pas un peu paradoxal de défendre l’emploi des jeunes au Sénat ? « Non, on est là pour restaurer l’équilibre générationnel ! plaisante-t-il. Plus sérieusement, c’est le sénateur Jean Desessard qui a obtenu cette salle. » Avant que l’un de ses compères ne corrige : « Enfin, c’est son attaché parlementaire qui a fait tout le boulot. Ici aussi les jeunes sont exploités. »

 

Publié dans Politique

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D
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