Conscient de la souffrance que je vous ai fait endurer depuis la dernière parution de Labération et depuis que vous savez qu’il existe un espoir de se débarrasser d’un boulet, j’ai essayé de prendre la plume au plus vite (dommage que Labération ne soit pas – encore – quotidien) pour mettre fin à ce suspense insoutenable (et, croyez-moi, les personnes affectées d’un tel mal savent que je pèse mes mots).
Une fois que vous aurez constaté que vous êtes en présence d’un véritable boulet, vous n’aurez plus qu’une seule idée en tête : COMMENT S’EN DEBARRASSER ? Et ce, sans risquer la perpétuité, car ce serait tout de même dommage de passer au moins vingt ans enfermé, alors que vous avez fait disparaître ce qui polluait votre vie. Toutefois, faute de maîtrise de soi suffisante, en cas d’homicide totalement volontaire, faites valoir des circonstances atténuantes, si le juge a subi les mêmes souffrances, il saura forcément se montrer plus indulgent.
Pour ceux qui sont toujours en liberté, mais qui risquent de ne plus y rester longtemps tant leur douleur demeure encore et toujours, voici quelques conseils pour tenter, tenter seulement car on ne peut rien garantir face à un boulet, d’être définitivement soulagés. Il convient de préciser au préalable que, pour mettre toutes les chances de votre coté, il va falloir faire preuve d’une grande maîtrise technique et de beaucoup de doigté.
Tout d’abord, prenez-la à part (ne pas s’afficher avec elle permet de ne pas entamer son crédit popularité) pour l’inviter discrètement au restaurant. Pour les pingres notoires, sachez que quand on déteste on ne compte pas (ou quelque chose du genre) et que de toute façon vous ne pourriez pas remplacer le restaurant par un simple verre, sinon les stratégies suivantes ne pourraient alors être développées (c’est que c’est un travail de fond qui demande du temps de se débarrasser d’un boulet – de la maîtrise technique et du doigté, vous disais-je).
Théoriquement, elle acceptera vivement votre invitation, trop fière de vivre cela pour la première fois. Si elle se montre méfiante, c’est que vous vous adressez à un banal thon, certes repoussant, mais pas très méchant (ne l’accablez donc pas). Le cadre du restaurant n’aura que peu d’influence, mais tant qu’à passer une sale soirée, autant aller dans un endroit qui vous plaît. Prenez soin, cependant, de choisir un restaurant où vous avez le moins de chances d’être reconnu (attention à votre côte de popularité, vous disais-je).
Une fois que vous serez à table, la première étape surviendra lorsque le serveur vous aura apporté les cartes du menu. Ce moment est souvent très long et entraîne généralement de nombreuses interrogations quant au choix de savoir ce que l’on va bien pouvoir manger. Avant qu’elle n’aie eu le temps de se décider, il suffira de lui suggérer d’éviter de prendre une entrée et de l’inciter à choisir un plat… disons… pas trop gras ! Si tout se passe bien, elle feintera de ne pas voir ce conseil d’un mauvais œil et sera même presque flattée que vous preniez soin d’elle. Néanmoins, un léger doute commencera à l’envahir. Le processus sera dès lors enclenché.
Passez alors aux étapes suivantes. Bien que d’une grande bassesse, elles n’en demeurent pas moins terriblement efficaces. La méthode consiste à continuer de la faire douter de son physique, mission pas aussi facile que les apparences (la sienne surtout) pourraient le laisser supposer, tant elle est persuadée de n’être rien moins qu’une petite bombe. Il vous faudra alors la faire chuter aussi lentement que lourdement de son piédestal.
Débutez par des banalités en avançant qu’il n’y a pas que le physique dans la vie, qu’une apparence peu gratifiante pourrait déranger bien des mecs mais pas vous et que son physique ne sera pas un obstacle entre vous car ce qui compte d’abord c’est la beauté intérieure (cette phrase, si belle de vérité, est paradoxalement l’une des plus difficiles à entendre, mais c’est justement ici le but recherché). Si aucune réaction digne se ce nom (cris, fureur, sévices physiques…) ne survient, déclenchez-la en ajoutant que son acné n’est que passagère et qu’il n’y a rien de plus mignon qu’un petit bourrelet.
Forcément au bord de la crise de nerfs car mise face à la réalité, il ne vous restera qu’à parachever votre œuvre. Cela peut paraître cruel d’enfoncer le clou encore un peu plus, mais n’oubliez pas tout ce qu’elle vous a fait subir auparavant, cela vous donnera la force d’aller jusqu’au bout. De plus, vous pourrez soulager votre conscience en lui adressant quelques excuses. Ce soulagement ne sera néanmoins que temporaire car ces excuses ne vont servir qu’à lui asséner le coup de grâce, qu’à la calmer pour mieux la faire craquer. Définitivement.
Ce coup ne pourra être réalisé qu’avec la collaboration du fleuriste le plus cher de la ville, j’ai nommé le mec qui fait le tour des restaurants pour nous vendre (ou plutôt nous obliger à acheter) l’une de ses roses (et moi qui croyais d’ailleurs la première fois que c’était une jolie jeune femme de la salle qui m’offrait des fleurs par l’intermédiaire du serveur). Lorsque celui-ci s’approchera de votre table et vous proposera (imposera ?) d’offrir une rose à la personne qui vous accompagne (en l’occurrence le boulet, pour les distraits), rétorquez lui seulement, aussi naturellement que possible, que vous ne pensez pas que cela soit nécessaire pour réussir à la sauter !
Toute personne normalement constituée (bien qu’un boulet par définition…, enfin là quand même !) ne saurait rester de marbre face à une réplique d’un humour aussi douteux. Sans nul doute, vous serez désormais, et pour toujours, délesté du poids que représentait ce boulet. Pourtant, s’il est acquis que vous ne la reverrez jamais plus, il va tout de même falloir vous appliquer une dernière fois en essayant de contrôler intelligemment sa réaction. Cet ultime effort est facultatif, mais a un intérêt lucratif non négligeable. En gérant bien, dès la moindre réflexion qu’elle daignera vous faire, simulez d’être vexé et partez en lui laissant la note (le seul risque, mais il est de taille, est qu’elle s’en veuille et vous demande de l’accompagner une nouvelle fois au restaurant pour se faire pardonner – à vous de voir).
Il ne me reste plus que deux choses à espérer. Pour vous, que votre entreprise soit un succès et que vous retrouviez enfin votre liberté. Pour moi, que l’on ne me prenne jamais à part pour m’inviter discrètement au restaurant.











