Grosdidier, entre yo-yo et you-you
Mercredi 30 novembre, 15h30, en plein cœur de la séance télévisée des questions parlementaires au gouvernement. François Grosdidier, député-maire de Woippy, se lève de son siège numéro 215 de l’Assemblée nationale. Une poignée de secondes plus tard, claquements de pupitres et noms d’oiseaux se font entendre dans l’hémicycle. L’élu de Moselle n’aura eu le temps que de prononcer les premières phrases de sa question sur les mariages blancs et d’énoncer que « dans [sa] commune, lors d’un mariage sur deux, l’Hôtel de ville résonne de you-you », cris d’allégresse caractéristiques des pays du Maghreb.
En cette période de violences dans les banlieues, il n’en fallait pas plus pour faire sortir de ses gonds la moitié de la classe politique, du Parti communiste à l’UDF. Julien Dray, porte-parole du Parti socialiste, en profite pour sonner la charge contre la majorité au pouvoir : François Grosdidier appartient « à une sensibilité politique qui a déjà commis un certain nombre de dérapages. Le gouvernement est en train de mener une offensive en règle en direction des populations immigrées ». Le député UMP s’explique : « J'ai posé cette question car il y avait eu la veille un comité interministériel de l'immigration qui justement avait parlé des mariages blancs. Dans ma ville, les you-you sont synonymes d’allégresse et de bonheur partagé. Je ne pensais pas que le simple mot de « you-you » déclencherait par réflexe conditionné une telle hystérie collective. »
« Le temple de la langue de bois »
De quoi lui faire regretter de ne pas avoir consulté auparavant Gilles de Robien qui lui a conseillé, trop tard, d’inverser les deux propositions de sa phrase. Une inversion qui n’aurait cependant pas eu le même retentissement médiatique. Ses adversaires politiques n’ont pas manqué de le relever. D’autant qu’il ne fait pas parler de lui pour la première fois. Depuis quelques mois, il est également à la tête d’un groupe de 202 parlementaires attaquant des rappeurs en justice pour incitation à la haine raciale. François Grosdidier, nouvelle icône des médias ? « J’ai abordé la question du rap anti-français et anti-blanc car je combats tous les racismes, se défend-il. Je l'ai fait le 8 août dans l'indifférence générale, mais ce sont les médias qui en ont parlé après les émeutes urbaines. » Et le député UMP rejette l’argument de « la détresse qui était aussi celui des avocats des skins qui avaient balancé un jeune dans la Seine parce qu’il était noir ».
Dans « le temple de la langue de bois », comme il aime à décrire l’Assemblée nationale, il détonne. Son langage sort des sentiers battus de la politique. Comme son parcours. « Je me suis formé sur le tas. J’ai fait deux sixième, une cinquième, deux quatrième, une troisième et je me suis fait virer en seconde », avoue, sans fausse pudeur, celui qui a pourtant la raie sur le côté du premier de la classe. Après l’armée et différents petits boulots, tels qu’employé de supermarché ou animateur d’une radio libre, il reprend cependant ses études. Avec succès. Il décroche une maîtrise de droit, mais échoue à l’oral de l’ENA. Un concours qu’il ne retente jamais, entrant juste après au Conseil régional de Lorraine avant d’être élu député de Moselle. Il fera donc de la politique. Et ne sera jamais « navigateur comme Tabarly ». Il a choisi des eaux moins dangereuses mais pas forcément plus calmes.
« Fier de récupérer des électeurs du FN »
Il connaît sa première tempête en 1997 avec la perte de son mandat parlementaire. « 36 ans et déjà ex-député, soupire-t-il encore, j’ai été battu par le candidat socialiste en triangulaire avec la Front national. » Il retrouve son siège en 2002. Entre-temps, il acquiert une véritable expérience de terrain, qui débute par ce qui ressemble à une vengeance sur le destin : il conquiert la mairie de Woippy contre le candidat socialiste sortant et au nez et à la barbe du FN à l'influence grandissante. Woippy,15 000 habitants et 70 % de logements sociaux, où il met en application tous ses préceptes en matière de « tolérance zéro », mais aussi de « promotion du multiculturalisme ». Réélu pour un second mandat, il estime y avoir fait « œuvre utile », ce que ne dément pas même le maire précédent, Jérôme Prache, louant son « traitement de la problématique des quartiers en difficultés ».
François Grosdidier se targue également d’avoir fait baisser le vote frontiste dans sa ville. Sans craindre les critiques de ceux qui « s'indignent de ce que le FN fasse des voix et ont l'air d'être déçus quand le FN en fait moins. Je suis fier de récupérer des électeurs du Front national en m'attaquant aux problèmes qui font son commerce mais en apportant des solutions radicalement différentes, à la fois justes et efficaces. » Il n’a pas de mots assez durs pour expliquer « aux gens que le Front national est à la fois inhumain et se fout d'eux ». Des mots qui ont fait réagir le leader FN de Moselle, Thierry Gourlot, qui vient de révéler que son ancien compère politique chez les jeunes RPR avait sollicité l’investiture frontiste aux élections régionales de 1986. « C’est faux, répond François Grosdidier, sans vaciller. Il crevait d'envie de rejoindre les rangs du Front National. Et comme il est courageux mais pas téméraire, il ne voulait pas y aller tout seul. Moi, ça ne m’intéressait pas, j’étais bien au RPR. »
Le RPR est devenu depuis l’UMP, mais il s’y sent toujours aussi bien. En témoigne son soutien patent aux méthodes comme au vocabulaire sarkozystes : « La caricature n'est pas du côté de Nicolas Sarkozy, mais du côté de ceux qui veulent qu'on ne parle jamais d'aucun problème. » Et gare à ceux qui tentent d’égratigner le président de son parti : « Chirac, lui, est le champion de la langue de bois et du traitement à 10 % des problèmes. » Une posture qu’il « assume parfaitement ». Histoire peut-être de viser un peu plus haut que le siège numéro 215 de l’Assemblée nationale.