Quelle concentration dans la PQN ?

Publié le par Julien MARTIN pour Journal E

La Socpresse s’est constituée puis est tombée dans l’escarcelle de Dassault, Le Monde a absorbé le groupe PVC avant de faire appel à Lagardère et à Prisa, sans parler de la prise de pouvoir d’un Rothschild à Libération et encore moins du monopole régional qu’est en train de constituer Ouest-France. Nombre de titres de presse écrite ont été rachetés ou recapitalisés ces derniers mois, renforçant encore un peu plus le mouvement de concentration des médias en France. Alors que l’univers de la PQN a longtemps été un monde de petits entrepreneurs, presque d’artisans.

La PQN semble vouée à être la propriété de quelques grands groupes qui se partageront la quasi-totalité des titres, à l’image de l’évolution qui a été celle de la télé. TF1-Bouygues, M6-Bertelsmann, Canal Plus-Vivendi et Lagardère sont en position dominante, ne serait-ce déjà parce qu’ils possèdent toute la télévision par satellite. L’attribution des chaînes de la TNT l’illustre parfaitement (Canal Plus avec 6 chaînes, TF1 avec 5 chaînes, M6 avec 5 chaînes et Lagardère avec 3 chaînes se taillent la part du lion).

L’un des points noirs de cette concentration est la remise en cause de l’indépendance des hommes politiques vis-à-vis des médias. Le philosophe des religions, Régis Debray, a dit récemment dans le trimestriel Médias que « les politiques étaient devenus les domestiques des journalistes ». Sans la lumière des spots une carrière politicienne est pratiquement inimaginable. Il reprenait aussi la formule selon laquelle « on ne peut pas gouverner contre Le Monde ». Le rapport de forces est en effet inégal : « Le directeur du Monde peur se faire un ministre, l’inverse est impensable. »

Mais le principal écueil fait à la concentration des médias est évidemment le problème de la diversité, de la pluralité de l’information qui est l’un des piliers de toute démocratie. Toutes les tendances, les cultures doivent pouvoir être représentées dans la presse, être diffusées. De nombreuses voix se sont alors élevées pour réclamer une loi régulant, limitant ces concentrations. Une loi qui limiterait la logique de marché pour les médias, qui cesserait d’en faire un bien commun de consommation. Le gouvernement a entendu ces doléances et a mis sur pied, depuis le mois de mars, une commission spécialement chargée d'examiner les problèmes de concentration dans les médias. Une commission dirigée par l’ancien membre du Conseil constitutionnel, Alain Lancelot, et qui doit rendre ses conclusions début juillet.

 

Vingt ans de déconcentration

 

Tout le monde agite donc le spectre de la concentration des médias. Mais quand on y regarde de plus près, c’est un faux problème en France. Le vrai problème ne réside pas dans la concentration en elle-même. Contrairement à une idée reçue, les médias français sont peu concentrés. C’est même la cause principale de leur faiblesse. Les médias français vivent dans une période de déconcentration, depuis vingt ans, depuis la dislocation de l’opérateur quasi-monopolistique des médias audiovisuels qu’étaient l’Etat.

Seul le groupe Lagardère (14 milliards d’euros de CA dont 9 milliards dans les médias) a une dimension internationale et peut aujourd’hui se mesurer avec les deux géants en Europe que sont Bertelsmann (20 milliards) et Murdoch (18 milliards). Le groupe britannique BBC ou le groupe italien Mediaset pèsent autant que TF1, France Télévisions et M6 réunis (6 milliards). L’AFP (250 millions) est 20 fois plus petite que Reuters (5 milliards). Les groupes français de presse écrite, surtout, sont des nains en Europe.

Le vrai problème n’est donc pas celui d’une prétendue concentration qui, à elle seule, mettrait en péril la capacité des médias français à fournir une information diversifiée et pluraliste. Si la diversité de l’information dans la presse est en danger, c’est parce que les journaux, particulièrement les quotidiens, ne sont plus rentables depuis des années, parce qu’ils n’ont pas su constituer autour d’eux des groupes multimédias d’une taille suffisante pour affronter les chocs de la conjoncture et les évolutions des marchés. Comme l’a relevé Edwy Plenel, toujours dans Médias, « il ne faut pas se raconter d’histoire : sans réussite économique, sans une bonne gestion, sans un minimum de rentabilité, plus d’indépendance ! »

Une taille qui permettrait d’éviter les plans de licenciement, « de départs volontaires », décrétés dernièrement au Parisien et au Monde. Une taille qui freinerait aussi le mouvement vers le tout gratuit et le tout publicitaire. Traditionnellement, la presse vivait d’un double flux de recettes, celui des lecteurs-acheteurs et celui des annonceurs. Mais le second flux tend de plus en plus à prendre le pas sur le premier. Pour s’assurer un large lectorat et de fait d’importantes rentrées financières, les stratégies de fidélisation se sont multipliées : abonnements à prix cassés, cadeaux, etc. Autrement dit, les journaux achètent des lecteurs et se financent par la publicité. C’est ce qui a grevé les comptes des grands quotidiens lorsque la publicité est devenue d’un coup beaucoup moins rentable. La presse gratuite n’est que l’aboutissement de ce processus.

Une taille qui permettrait la constitution de groupes exclusivement médiatiques. Et aurait empêché à des industriels en dehors de la sphère médiatique de faire main basse et à moindres frais sur des titres de presse. Car si on peut comprendre de tels investissements dans le secteur audiovisuel, qui permet notamment à Patrick Le Lay de vendre très cher « à Coca-Cola du temps de cerveau humain disponible », pourquoi investir dans la presse écrite actuellement si déficitaire ? Là est en fait l’un des dangers de cette concentration contre-nature : ce n’est pas les bénéfices que viennent y chercher les industriels mais un tout autre profit, la notoriété et la défense de leurs intérêts. Il ne peut être sain que l’essentiel des groupes de presse soit du point de vue capitalistique dépendant de groupes industriels très liés à des contrats d’Etat, à l’instar du groupe Lagardère. C’est une particularité française qui ravale presque notre démocratie au rang des puissances bananières.

 

Innover et gérer pour se solidifier

 

Le danger existe alors quand l’économique intervient dans l’éditorial. Et Serge Dassault ne semble pas décidé à s’en priver. Il a clairement affirmé qu’il entendait diffuser des aidées « saines ». Après sa prise de pouvoir au Figaro, il a modifié la direction rédactionnelle du journal, ce qui a entraîné de nombreux journalistes à faire jouer leur clause de cession pour quitter le navire. Durant la campagne référendaire, il même lancé un appel à voter oui qu’il souhaitait voir relayer par ses journalistes, avant de finalement le retirer. Dernier exemple en date, la nomination de l’un de ses conseillers, Rudi Roussillon, à la tête du conseil de surveillance du groupe Express-Expansion, alors que ce conseil était auparavant constitué de personnalités indépendantes qui faisaient rempart entre l’actionnariat et la rédaction. Une nomination qui a entraîné la première grève de l’histoire de L’Express.

Pour éviter de telles mésaventures, la presse doit se relancer, innover, pour retrouver le niveau de diffusion qui devrait être le sien, comme dans les autres pays démocratiques développés. Innover pour se consolider. Sauf à être financés par l’Etat, ce qui est loin d’être un gage d’indépendance, on l’a déjà vu, les directeurs de journaux doivent être de meilleurs gestionnaires, pas des gestionnaires uniquement, mais des gestionnaires aussi. Le combat pour une information libre passe aussi par là, par une presse à la fois solide et indépendante. Sinon l’avenir pourrait bien donner raison à Rupert Murdoch qui a prédit la fin des quotidiens pour 2040.

 

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