La Constitution européenne, les médias et l’opinion publique

Publié le par Julien MARTIN pour Journal E

Répondant au fort engouement des Français pour le débat sur la Constitution européenne, les médias français ont très largement abordé les différentes facettes du traité constitutionnel. Ou l’inverse. Est-ce peut-être parce que les médias ont traité abondamment de la question que les Français s’y sont intéressés ? On retrouve toujours le même problème de savoir qui établit l’agenda de l’information, l’émetteur ou le récepteur.

Quoi qu’il en soit, tandis que les sondages mettaient en avant la prédominance du non dans l’opinion publique, les médias dans leur ensemble ont été accusés, chiffres à l’appui, de montrer une très nette préférence pour le oui, aggravant ainsi leur déficit de crédibilité. Deux études réalisées par Le Monde Diplomatique et par l’émission de France 5 « Arrêt sur image » obligent à donner raison à ces accusateurs, principalement des partisans du non. Entre le 1er mars et le 15 avril, à 8h20 sur France Inter, les « Questions directes » ont été adressées à 19 partisans du oui contre 4 partisans du non. Entre le 28 février et le 20 avril, Le Figaro a ouvert sa tribune européenne à 27 personnes favorables au oui contre neuf favorables au non. Du 1er janvier au 31 mars 2005, les journaux télévisés ont invité 73 % de partisans du oui contre 27 % de partisans du non.

Le CSA a aussi tiré la sonnette d’alarme en demandant, le 3 mai, à plusieurs chaînes de rééquilibrer leur temps d'antenne car, entre le 4 et le 29 avril, les journaux télévisés et les magazines des principales chaînes avaient consacré 63 % de leur temps d'antenne au oui contre 37 % au non. Il faut cependant admettre que les règles instituées par le CSA étaient loin d’être claires, et encore moins évidentes à respecter. Le Conseil avait demandé que la répartition des temps de parole dans les médias audiovisuels (parce qu’ils empruntent l’espace public hertzien – les journaux en étaient donc dispensés) s’appuie sur le principe d’équité entre les partis, mais aussi à l’intérieur des partis en cas d’opinions divergentes. Or la notion d’équité est encore plus floue que celle d’égalité (exigée uniquement à l’occasion de la campagne présidentielle) parce qu’elle prend en compte la représentativité électorale des organisations politiques et leur dynamique dans la campagne.

Et quand le CSA ne comptabilisait pas, la propagande pour le oui était poussée à son paroxysme. En témoignent les prises de positions assumées des directeurs de la publication des deux principaux quotidiens français, François-Régis Hutin (Ouest-France) et Jean-Marie Colombani (Le Monde). Sans parler des interventions répétées du président de la République. Si le même phénomène s’était déroulé entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2002 en la défaveur de Jean-Marie Le Pen, cette fois beaucoup plus nombreux ont été ceux qui ont fustigé l’attitude des médias. Les rédactions ont été submergées de courriers de lecteurs-auditeurs-téléspectateurs leur reprochant leur parti pris. Les médiateurs du Monde (Robert Solé), de France Inter (Patrick Pépin) ou de France 2 (Jean-Claude Allanic) en ont fait de multiples fois état. Jusqu’aux journalistes de France Télévisions qui, le 17 mai, ont déposé à leur direction une pétition intitulée « Le non censuré dans les médias, ça suffit ! » signée par près de 14 000 Français, et relayée par le SNJ et Attac.

Ce n’est pas tant les dires des éditorialistes qui ont choqués, puisque le propre de leur intervention est de donner leur opinion, que ceux des journalistes, qui sous couvert de pédagogie n’auraient eu de cesse de clamer les bienfaits de la Constitution européenne, assimilant systématiquement le non à un risque et à un choix anti-européen. Nonobstant les présentateurs télé et radio, de Christine Ockrent à Stéphane Paoli, taxés d’anti-nonistes primaires à chaque sortie malheureuse, telle que : « Le oui regagne enfin du terrain... »

 

« La coalition médiatico-politique »

 

Les journalistes auraient-ils perdu le contact avec les Français ? La gravité de la question et de la réponse, oui, commande d’apporter des précisions. Une chose est certaine. Les journalistes, durant la campagne référendaire, n’ont plus rempli leur double rôle de faire la médiation entre les élites dirigeantes et le peuple, ainsi que de rendre compte de l’évolution de la société – seuls certains citoyens l’ont fait entre eux sur Internet, comme le professeur d’informatique et de droit d’un lycée marseillais, Etienne Chouard, qui a compté 700 000 visites sur son blog consacré à la Constitution européenne et qui revendique une part dans la victoire du non.

Et ce, pour une triple raison : les médias appartiennent à des grands groupes qui peuvent subir des pressions politiques, les hommes politiques et les journalistes sont souvent issus des mêmes milieux sociaux, et les journalistes eux-mêmes évoluent en vase clos – il n’est plus rare qu’un journaliste s’appuie sur le nombre de ses confrères présents pour démontrer l’importance d’un évènement.

Rien de moins logique donc que de retrouver la même fracture entre les représentants politiques et les électeurs, qu’entre les journalistes et leurs lecteurs-auditeurs-téléspectateurs. Ni d’entendre, au soir du 29 mai, les partisans du non manifester leur joie d’avoir vaincu « la coalition médiatico-politique », eux qui avaient l’impression qu’on leur « crachait au visage » lorsqu’ils allumaient leur poste de télévision.

Toutefois, mises à part ces explications qui feraient des journalistes des membres ancrés dans la « France d’en haut », il en est une autre qui pourrait expliquer, mieux encore peut-être, ce divorce avec l’opinion publique. Journalistes et partisans du non n’ont pas raisonné sur la même base. Pendant que les premiers s’évertuaient à décortiquer, de façon orientée ou non, le texte constitutionnel le plus compliqué jamais rédigé, les seconds allaient s’exprimer dans les urnes pour des considérations extérieures à ce texte (le chômage en France, le ras-le-bol vis-à-vis de la situation actuelle ou la politique du gouvernement).

Si nombre de Français, journalistes compris, se sont passionnés pour la campagne référendaire, ils n’ont pas tous participé au même débat. Chacun avait raison de son côté. La situation économique en France est loin d’être florissante et la Constitution européenne constituait plutôt un progrès. Les journalistes ont certes été les seuls à tenter de répondre précisément à la question posée le 29 mai, mais ils n’ont pas su saisir le mécontentement grandissant en France.

Clôturons aujourd’hui la polémique, mais pas le débat, qui, même pollué par des enjeux nationaux, a eu le mérite de mettre en lumière la nécessité flagrante d’expliquer l’Europe. Pour mieux la cerner, l’apprécier et comprendre les évolutions indispensables à sa pérennité.

 

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Publié dans Médias

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