Les approximations de la loi de proximité
« Tout part de l’individu et de ses centres d’intérêts : plus on s’éloigne du centre, du moi, moins la personne se sent naturellement concernée par un fait d’actualité ». Yves Agnès, ancien journaliste et enseignant, expose et pose comme indiscutable la loi de proximité en ces termes, dans son Manuel de journalisme. Cette loi a plusieurs composantes, dont la géographie ou la loi du mort-kilomètre, explique-t-il : « Le lecteur s’intéresse à ce qui est géographiquement le plus proche de lui : sa ville, sa région, son pays… Plus l’information est éloignée, moins il se sent concerné. »
Telle est la règle admise dans la profession. Et les exemples de sa mise en pratique ne manquent pas. Un des plus récents n’est certainement pas le moins flagrant : qui a vu, lu ou entendu que, quatre mois après l’effondrement du terminal 2E de Roissy, un autre terminal, cette fois de l’aéroport de Dubaï, également construit par Aéroport de Paris, s’est pareillement écroulé et a fait davantage de victimes ?
Un postulat érigé en loi journalistique par toute la profession
Christiane Restier-Melleray, maître de conférence à l’IEP de Bordeaux et auteur de l’étude intitulée La proximité érigée en loi journalistique, dénonce cet « impératif catégorique » : « Parler aujourd’hui de proximité s’agissant du travail journalistique c’est, semble-t-il, enfoncer des portes ouvertes. Il ne semble pas que la recherche de la proximité avec le lecteur-auditeur-récepteur puisse poser question : elle va de soi, elle est même purement et simplement érigée en loi. Une telle perspective repose sur le postulat de l’existence d’attentes de la part de récepteurs dont il s’agit d’identifier les besoins et les préoccupations. Cette connaissance dépend de la représentation de son lectorat potentiel que se fait le producteur d’information, de l’idée que, par exemple, rédaction et journalistes se font de leur lecteur. »
En formulant aveuglément cette exigence de proximité en termes de loi, on enserre la production journalistique dans un cadre. Ce qui ne demeure pas sans conséquence. Ainsi, dans un article publié dans Le Monde daté du 8 juin 2002 et intitulé Le crime parfait, Daniel Schneidermann s’indigne de la suppression par TF1 de postes de correspondants à l’étranger et s’interroge « sur les conséquences de la mise en place du principe de proximité, à savoir, la négation d’alter ».
L’absence de prise en compte d’analyses précises de cette loi
En réponse à Yves Agnès, pour qui « sans faire appel à ces moyens coûteux permettant de mesurer le degré de satisfaction et de proximité de lecteurs avec le journal, on peut par l'analyse de presse (analyse quantitative des sujets traités), évaluer très finement le contenu et le mettre en regard des objectifs que l’on s’est fixés par rapport à son lectorat », Christiane Restier-Melleray regrette « l’absence de prise en compte d’analyses plus complexes concernant l’appropriation du texte par son lecteur, analyses qui sont aujourd’hui largement diffusées ».
De fait, les résultats constants des sondages sur l’intérêt que porte le public à l’actualité régionale par rapport à celle nationale et internationale sont loin de plaider en faveur d’une inconditionnelle loi de proximité. Dans un sondage CSA de 1990, la majorité (41 %) des personnes interrogées apprécie en priorité dans un quotidien régional le traitement de l’information nationale et internationale. De même, dans un sondage Louis-Harris de 1997, à la question « quelle est la rubrique qui vous intéresse le plus dans un journal télévisé ? », 39 % des personnes répondent « les nouvelles politiques, économiques et sociales », contre 18 % pour « les informations consacrées à votre région ».
Et d’autres signes de la désaffection du public pour l’actualité régionale au profit de l’actualité nationale existent. Dans un entretien accordé au journal Le Monde daté du 19 mai 1998, le PDG d’Hachette, Gérald de Roquemaurel, affirme qu’en France « de plus en plus, les lecteurs, parce qu’ils sont plus mobiles et que 80 % d’une classe d’âge a le bac, ont tendance à ne plus acheter que la presse nationale ». De même, une étude d’audience, réalisée par Cybersat en septembre 2004, démontre que les sites Internet d’information les plus consultés sont les versions électroniques des grands quotidiens nationaux : Le Monde, Libération et Le Figaro. Tendance qui s’affirme davantage encore chez les 15-25 ans.
Le certificat de décès de la loi du mort-kilomètre semble enfin signé par l’actualité la plus fraîche. Comment interpréter autrement le formidable intérêt que les Français ont porté aux populations victimes du tsunami meurtrier en Asie du Sud-Est ? Jamais mobilisation n’aura été aussi forte pour un drame survenu de l’autre côté du globe. Ne reste plus à espérer, qu’un jour les chassés-croisés du mois d’août ne fassent plus l’ouverture des journaux télévisés.