Justice : une histoire de renvois

Publié le par Julien MARTIN pour Journal E

Le système judiciaire de notre pays est souvent accablé de tous les maux, jugé coupable d’osciller entre précipitation et lenteur. Pourtant, il se donne souvent un temps de réflexion supplémentaire, en décidant de laisser l’enquête se poursuivre et de renvoyer l’affaire à une date ultérieure. Chronique d’une journée ordinaire à la 13e chambre du tribunal correctionnel de Paris, réservée aux cas d’escroquerie.

 

« Affaire numéro six. » La présidente du tribunal débute l’après-midi, comme il est de tradition, par les affaires qui vont faire l’objet d’un renvoi. A l’évocation succincte de l’énoncé de la plainte, une trentaine de personnes, avocats y compris, se pressent à la barre. Une petite entreprise est accusée de ne pas avoir respecté ses engagements, sans que l’auditoire en sache davantage. Si ce n’est que trente-cinq personnes se sont constituées partie civile, que certaines sont présentes et d’autres représentées par leurs défenseurs.

 

Un décorum impressionnant

 

L’affaire ne doit cependant pas être banale puisque la magistrate prévoit trois journées d’audience dans cinq mois. La nuée d’avocats présents a l’air de se satisfaire de cette décision. Quant aux plaignants non représentés, certains saisissent à grand peine la raison de ce report, mettant plusieurs minutes avant de repartir, perplexes, leurs documents toujours soigneusement rangés dans un sac en plastique.

Le décorum au sein la salle d’audience est impressionnant. Le tribunal ordonne de se lever, oblige à se rasseoir, décide de juger, met des heures à délibérer. L’austérité est de mise. Des luminaires trop faibles pour être efficaces descendent du très haut plafond pour mettre au jour, à l’aide de fenêtres laissant péniblement deviner le temps à l'extérieur, les boiseries qui ornent murs et mobilier. Une atmosphère pesante renforcée par l’attitude des magistrats. Présidente, assesseurs et procureur, deux hommes et deux femmes, font montre de leur expérience par leur calme, à moins qu’ils ne soient simplement blasés.

Trop d’audiences tuent l’audience, penserait la présidente. Visage bonhomme et lunettes rondes vissées sur le bout du nez, cheveux courts et plus que grisonnants, elle ne se départit jamais d’une moue dubitative qui lui plisse le visage. Le procureur aimerait une simple chaise en bois, plutôt que son moelleux fauteuil en cuir dans lequel il tente de lutter contre le sommeil, digestion du déjeuner oblige. Seul le greffier, plus jeune d’une vingtaine d’années, serait habité d’une certaine énergie, essayant tant bien que mal de prendre en notes motifs et dates des renvois qui se succèdent.

 

On en saura à peine plus

 

Costume dépareillé et mains s’entremêlant nerveusement dans le dos, l’homme de l’« affaire numéro un », mais la deuxième de l’après-midi, est cette fois assuré que son cas va être renvoyé. « Cela va sans dire », selon lui. Son identité est déclinée avec beaucoup plus de précisions que la cause de sa présence. Il est né à Lannion (Côtes-d’Armor) il y a tout juste soixante ans, mais le litige pour lequel il a agi en justice n’est pas éclairé par le vocabulaire juridique utilisé pour son énoncé.

« Affaire numéro 4 (...) renvoyée au 21 mai, à 13h30. » On en saura à peine plus. Beaucoup moins en tout cas que pour l’« affaire numéro 5 » qui retient davantage l’attention de le tribunal. D’abord partie pour être jugée ce jour, un rebondissement vient clore le débat dès son balbutiement. L’avocate de l’un des accusés, deux Congolais qui auraient dérobé chèques et papiers d’identité, fait savoir que son client vient d’être incarcéré pour un motif identique à la prison de Nice. Un renvoi nécessaire à la préparation de la défense est décidé pour le 24 mai, toujours à 13h30.

Pour le moment, il est 14h15. Quarante-cinq minutes ont été utiles au renvoi des quatre premières affaires. Deux restent au programme de l’après-midi. Costume coupé sur mesure, barbe parfaitement taillée et cheveux gominés en arrière, un homme s’avance à la barre, le pas assuré. Déjà condamné à plusieurs reprises pour escroquerie en trente ans de « carrière », il est aujourd’hui accusé de s’être fait passer pour un agent immobilier dans le but de récupérer la commission sur la vente d’un appartement. Peut alors commencer l’audience de l’« affaire numéro deux ».

 

Publicité

Publié dans Société

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article