Justice : quand un dialogue de sourds sinstaure
« C’est quoi une brouette ? » Vassiriki en perd son latin. Le jeune noir de 18 ans né à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), perdu dans son sweat à capuche taille XXL, a les yeux qui s’exorbitent lorsque la présidente du tribunal lui demande s’il corrobore le témoignage de la victime. Il aurait mis une brouette sur le chemin de cette dernière pour l’empêcher de poursuivre son agresseur qui venait de lui dérober son téléphone portable. Après en avoir déduit qu’il s’agissait « d’une espèce de grand chariot », il tergiverse.
« La question est claire, nette et précise, le tribunal veut une réponse idem», rétorque sèchement la magistrate, le visage marqué par la lassitude. Pas davantage convaincu que convaincant, il nie. Ce qui lui vaut une imitation ironique de la part du procureur : « J’ai rien du tout fait. » Ainsi qu’une condamnation à effectuer 120 heures de travaux d’intérêt général, dont il avait préalablement accepté le principe sans même savoir ce dont il s’agissait.
La scène est banale mais caractéristique du fossé qui se creuse entre ceux qui rendent la justice et ceux qui la reçoivent. Entre, bien souvent, des personnes surdiplômées et d’autres non-qualifiées. Un fossé qui est encore plus profond au cours des audiences de comparution immédiate, où les prévenus n’ont pas plus conscience de la gravité des faits qui leurs sont reprochés que de l’importance des peines qu’ils encourent. Le menu larcin qu’ils pensent avoir commis a presque été effacé dans leur esprit après quarante-huit heures de garde-à-vue.
« Qu’est-ce vous dîtes ? »
Les prévenus se suivent et se ressemblent. Résidant à Orly (Val-de-Marne), Christophe, lui, est plus âgé : il a 39 ans… et déjà quatorze condamnations inscrites à son casier judiciaire. Arrêté trois jours après sa sortie de Fleury-Mérogis, il est accusé d’avoir brisé la vitrine d’un commerce. « Ce n’est pas moi, mais un individu que je connais pas et qui était avec moi avant de s’enfuir », se défend-il. Ou plutôt essaye de le faire, tant son discours pêche par manque de clarté.
La présidente s’agace des sons inaudibles qui semblent sortir de son épaisse moustache recouvrant sa lèvre supérieure. Il a pourtant cumulé les qualifications durant ses différentes incarcérations. Neuf CAP au total. Devant son « inadaptation à vivre dehors », le procureur ne voit qu’une solution : quatre autres mois d’emprisonnement. Le tribunal lui accorde cependant la relaxe « au bénéfice du doute ». Il serre chaleureusement la main de son avocate, tout autant heureux que surpris par Dame Justice qu’il avait tant méprisée jusqu’alors.
Surpris, Mekhi l’est tout autant par sa présence même dans le box. De nationalité tunisienne, il est « commis de cuisine en CDI depuis cinq ans à Châtelet-les-Halles ». Il paraît ne pas comprendre comment une histoire de drague qui tourne mal a pu le conduire dans une chambre correctionnelle. Pour lui, la tentative reprochée de vol avec violence d’un sac à main sur une jeune étudiante mexicaine n’est que baliverne. En tout cas en ce qui concerne ladite tentative. Car pour ce qui est des violences, il les reconnaît et les justifie par un état alcoolisé doublé d’un refus de ses avances. A 28 ans, il voudrait que l’on comprenne qu’il ait été vexé par le refus d’une « nana » de dix ans sa cadette.
« Et aviez-vous fumé ? », s’intéresse la magistrate. « Non, alors que d’habitude je préfère un petit joint à l’alcool », rétorque-t-il, ignorant par deux fois les paroles de la présidente qui l’informe que la consommation de stupéfiants est passible d’un an de prison. N’ayant de cesse de demander « qu’est-ce vous dîtes ? », il affichera un sentiment d’incompréhension tout au long de l’audience. Prononcé du jugement inclus. Déclaré coupable mais débiteur uniquement d’une amende de 1 600 euros, il s’interroge tout haut : « Et combien de temps ? », attendant en vain une peine d’emprisonnement.